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A propos du CARNET : Qu'est ce que ça t'a fait de publier ce travail qui datait de presque 5 ans ? C'était étrange, le carnet était rangé dans mes cartons, comme oublié ; je ne savais plus trop quoi en penser quand on m'a proposé de l'éditer. Je trouvais que ça avait mal vieilli, trop « romantique » aussi, mais il y avait toujours une force qui se dégageait, un aspect très brut… que je trouve toujours intéressant car je pense qu'il n'y aura plus jamais ça dans ce que je fais. Je veux dire… Je suis persuadé que je n'y parviendrais plus. Je crois que je n'obtiendrais également plus une telle sincérité, presque naïve. J'ai beaucoup trop besoin d'organiser, de structurer, de tenter de maîtriser les choses maintenant. Je n'étais pas sûr non plus de vouloir tout montrer. « Heureusement » l'éditeur à bien insisté pour le publier, dans son intégralité, ce qui a permis au livre de garder son « sens », si il en a un. Quand j'ai eu la version imprimée du carnet ce fut comme pour chaque livre, je le regarde d'abord, passe ensuite ma main sur la couverture pour sentir la matière, le manipule délicatement pour regarder la tranche, les différents cotés, alors seulement je l'ouvre, je le feuillette rapidement du début à la fin puis dans le sens inverse… Ma première impression fut que le livre était plus « propre » que l'original, moins violent… Je suis content de la présentation et de la maquette j'ai l'impression qu'elles rendent le travail plus accessible (moins rebutant en tout cas). Il m'a fallu une semaine pour oser tenter le relire. Je croyais en avoir fini avec certains problèmes, souvenirs abordés dans le carnet, tout est rejailli c'était horrible, pire encore que de se regarder dans un miroir. Ça m'a rendu malade, ça m'a fait pleurer, il faut dire qu'il est sorti à une période où j'étais en régression, j'allais déjà très mal et ce truc qui remontait à la surface n'arrangeait rien. J'étais d'ailleurs très mal à l'aise quand les quelques lecteurs sont venus me voir à Angoulême me demander un petit mot… J'avais d'autre problèmes que j'ai tenté de noyer dans l'alcool, d'ailleurs je ne me rappelle pas des 2/3 du festival... ça n'a fait qu'empirer les choses comme toujours avec l'alcool. Enfin en définitive c'est bien qu'il soit sorti, je ne sais pas trop pourquoi… c'est symboliquement le travail qui m'a permis de tout débloquer, de trouver mon ton. Quelle était ton impulsion de départ ? J'étais en pleine recherche graphique, j'allais dans tous les sens influencé par tout et n'importe quoi. Je voulais trouver une sorte de dessin originel, qui me soit propre… Je suis parti de l'idée qu'écrire c'est dessiner, de plus je m'étais rendu compte que depuis l'enfance seule mon écriture était restée à peu prés inchangée. Bosley m'avait donné un carnet de comptabilité ferroviaire ramassé dans les déchets d'une brocante… J'ai commencé à y écrire tout ce qui me passait par la tête sans réellement réfléchir, je me servais juste des grilles imprimées pour établir une rythmique, jouer avec ces structures comme si elles étaient des éléments graphique et narratif à la fois. Ensuite j'ai commencé à écrire des longs passages introspectifs comme dans un journal intime, puis je repassais à des listes incongrues, y intégrant de tant à autres des dessins « purs », des collages… Il y eu très vite une sorte d'addiction et je n'avais plus qu'une idée en tête : « il faut finir ce carnet, il faut le remplir, ne rien laisser vierge ». C'était à la fois un laboratoire, un terrain de jeu et l'espace idéal pour recracher toutes mes peurs. Je m'amusais à faire des croquis rapides d'imbéciles dansant du disco à la télévision ; à tenter d'écrire de manière expressive les paroles des chansons passant à la radio ; à passer de véritable propos intimes puis sans le signaler des expériences fictive ; à écrire des idioties avec une écriture très nerveuse, torturée et écrire des choses douloureuse avec mon écriture classique ; à dessiner les yeux fermés pour voir ce qu'il en surgissait car j'avais peur de devenir aveugle. En cours de route j'ai lu « opium » de Jean Cocteau où justement il compare le dessin à l'écriture, j'ai recopié plusieurs passages du livre, ainsi que d'autre textes ayant un rapport entre écriture et dessin. Il y a plusieurs « vols » ou citations, aussi bien des passages de « crimes et châtiments » que des textes pour album d'autocollants en allemand, où encore des impressions de différentes sortes de cachets. Je ne pensais pas en faire quelque chose au départ, c'était beaucoup trop intime, j'avais terriblement peur du ridicule, mais en même tant ça contenait toutes ces obsessions que je voulais mettre en bande dessinée sans y arriver. C'est grâce à Pinelli chez qui j'étais au cours du soir en BD à l'époque que j'ai réussi à le montrer, lui et Bosley m'ont beaucoup aidé à déculpabiliser et m'ont permis de mettre en avant mon travail plus personnel. Si ils n'avaient pas été derrière moi à l'époque je serai peut-être toujours en train d'essayer de faire de la mauvaise BD humoristique et je n'oserais pas montrer ce que j'ai réellement besoin de faire. Tu voulais vraiment faire de la BD en faisant ce travail qui est on ne peut plus extrême ? Je crois que oui, au départ c'est ce que j'avais en tête, je pensais faire de la Bande dessinée. Ça en avait une à l'époque ? Oui. En janvier 2001 j'avais édité le carnet en photocopies à 20 exemplaires, pour le présenter à différents éditeurs au festival de la bande dessinée d'Angoulême… Dans le carnet il y avait une énergie très directe, un aspect très brut et sauvage que tu semble vouloir d'avantage canaliser maintenant. Souvent à la base de tes travaux il y a une sorte de concept très marqué sur lequel tu greffes des éléments très personnels et souvent douloureux. On a l'impression à chaque fois de quelque chose de très réfléchi en arrière fond, d'un cadre très rigoureux… Dans le carnet comme je l'expliquais tout à l'heure je me servais de la grille de fond, pour jouer sur les rythmes, entre autre, mais les différentes grilles avaient aussi la fonction de structure, c'était l'éléments récurent, « le cadre »… Il y avait toujours 1 page avec une grille imprimée, puis 2 pages avec 2 grilles imprimées en vis-à-vis, ensuite une page blanche et puis les mêmes pages revenaient dans le même ordre 35fois en tout. Pour les autres livres ou travaux, je me suis imposé moi-même la structure, à la différence du carnet où elle était déjà existante. La structure établit un espace familier, reconnaissable aussi bien pour moi que pour le lecteur, cet élément récurrent au fil des pages est prétexte à différentes variations, ces variations ce sont les dessins, les textes... La structure c'est en quelques sortes la colonne dorsale de mes travaux, c'est ce qui permet l'articulation du récit. Si! Si ! Il y a bien un récit dans mes livres…C'est ce qui me permet à moi effectivement de canaliser les pulsions, l'énergie. Généralement je travaille avec une idée de départ très simple que je fixe sur une structure définie pour l'occasion. Pour résumer grossièrement dans le « carnet » l'idée c'est qu'écrire c'est dessiner et vice et versa, le récit c'est tout ce qui se passe dans le remplissage du carnet, la structure, les grilles qui se répètent. Dans « Noyades » l'idée c'est de partir d'une suite d'observations médicales tour à tour drôles puis tragiques de différents accidents de l'immersion, des gens meurent d'autres sont sauvés, la dernière page doit être une case blanche avec juste le mot « décès. » encore une fois le texte sert d'image et remplace le dessin. La structure ce sont des cadres tracés maladroitement au pinceau, ainsi que les lettres tapées à la machine. Dans « autobiographie » l'idée c'est de faire une autobiographie administrative « pas d'états d'âme juste des faits ». Le récit est une succession de données apparemment anodines, une suite de chiffres, qui sont censés me représenter, les informations de ma carte d'identité, mes cartes de fidélités, mes numéros de clients, mon diplôme, une lettre de refus d'emploi, une lettre du service social qui m'annonce une aide financière, une lettre du service social qui m'annonce le retrait de l'aide financière, mes extraits de compte, l'achat d'un livre sur On Kawara… Une citation d'On Kawara. La structure c'est mon prénom puis mon nom. Dans un cadre de 5,7 cm de hauteur et d' 11 cm de largeur, chaque lettre de mon prénom est contenue en haut de la page une après une, page après page en blanc avec en arrière-plan une masse noir griffonnée contenue dans les limites du cadres, une page de respiration puis c'est au tour des lettres de mon nom cette fois-ci en bas de page, une fois que toutes les lettres sont passées la masse noir reprend progressivement le dessus en 3 temps jusqu'à remplir la page. Ce que j'appelle « structure » c'est ce qui me permet de taper différents éléments apparemment opposés dans un même livre sans que ça choque, une sorte de signature tout le long du livre, un repère constant. Tu t'es beaucoup autoédité. L'auto édition ça représente quoi pour toi ? C'est ta culture ? Tu m'avais surpris en me citant des BD très classiques… J'ai surtout fait de l'autoédition parce que personne ne voulait de mes trucs… Quand j'étais gosse je voulais absolument devenir dessinateur de BD, je m'imaginais chez Dupuis ou chez glénat, je n'imaginais pas que j'allais me retrouver dans une situation précaire avec un lectorat de 20 personnes. Vers l'âge de dix ans j'était obsédé par l'idée de mourir, ça m'empêchait de dormir, j'étais dans une sorte de peur constante, j'en ai parlé à mon père, dans la discussion je lui ai dit que j'aimerais bien pouvoir tout noter, tout ce que je vivais tout ce qui me passait dans la tête, laisser une trace de chaque chose, il m'a répondu que c'était possible mais que ça prenait du temps. J'écrivais avec encore plus de fautes qu'aujourd'hui et j'avais peur qu'on se moque de moi, et de ma bd sur mes peurs, alors je n'ai rien fait. En 1994 je lance l'idée de faire une revue avec mon école avec des photocopies, j'ai 11ans je ne sais pas ce que c'est un fanzine. Vers 14 ans j'ai découvert les BD indépendantes et les fanzines mais je n'ai pas accroché tout de suite, ce qui est amusant c'est que c'est à ce moment là que j'ai fais mon premier fanzine « Mad-Man » gros gag teinté d'angoisse existentiel, puis « Bad-man et moi ». A 15 ans j'ai lu Mattt Konture ça été comme une révélation pour moi, il parlait des choses dont je voulais parler et en BD, je me reconnaissais à travers plusieurs point, j'ai réenvisagé de faire de l'autobiographie. Fin 1999 première publication dans « mycose », je sors ensuite « Benti » puis début 2000 « Totem ». J'ai 16 ans je commence en cachette des travaux plus introspectifs dont le « carnet » que je termine à 17ans. Je continue à publier dans « mycose » et à être refusé ailleurs. Je publie « Karma comix n°4 » puis « totem /zwart n°2 ». Début 2001 j'autoédite à 20 exemplaires le carnet pour le présenter aux éditeurs. J'édite « noyades » la même année, puis « Bulldozer » que je comptais faire seul, dans lequel finalement je publie différentes personnes. Le fanzine c'est facile direct c'est à la portée de n'importe quel imbécile… Je crois qu'il n'y a aucune fierté à avoir lorsque l'on s'autoédite à 50 exemplaires parce qu'aucun éditeur ne veut de ton boulot… Se dire engagé parce que tu tires un bouquin à 1000 exemplaires grâce au subside de l'état c'est de la connerie… Dans les deux cas on n'est jamais qu'un perdant. Ce que l'on englobe sous l'appellation BD indépendantes ou alternatif n'est pas à mes yeux un synonyme de qualité, il y a du bon comme du mauvais. Dans l'« indépendant » j'aime beaucoup le travail d'Aristophane, de Sylvain Victor, d'Atak, de Gunnar Lundkvist, Jeffrey Brown, Adrian Tomine, David Libens…Mais pour le moment je lis surtout des vieux illustrés. On va publier un recueil de tes Vains Dessins sur lequel tu travailles depuis longtemps. Tu peux en parler ? En 2001 j'ai mis une bande cache de 2 cm sur chaque cotés d'une feuille A3, j'ai dessiné avec une plume sans trop réfléchir j'ai rempli la feuille, puis j'ai retiré le bande cache… Dans ce livre ci il y a un travail graphique peut-être plus poussé que dans tes autres travaux, une vraie beauté plastique. Tu mélanges des dessins très fins d'après photo et d'autres ou tu récupères l'esthétique de vieux comics américains, Chester Gould et autres, avec parfois au milieu des choses très intimes. C'est drôle cette façon que tu as de traiter le tragique, de mélanger des choses aigues et grotesque. Ce sont juste des dessins, il n'y a pas de construction narrative réfléchie… c'est peut-être ça qui te donne l'impression que le travail graphique est plus poussé. Quant au mélange de tragique et de grotesque c'est simplement que ça correspond à la vision que j'ai de la vie. L'autre jour j'ai vu un piéton se faire renverser par une voiture, j'ai continué mon chemin, toutes les voitures klaxonnaient pour passer plus rapidement, ça avait un côté comique ce type qui était peut-être en train de crever, et tous ces crétins derrière qui étaient pressés de rentrer chez eux pour manger. J'ai failli mourir noyé mort saoul pour récupérer un parapluie, le premier truc qui m'ait passé par la tête c'est « merde j'ai un rendez vous demain je ne vais pas pouvoir les avertir que je ne serai pas la ». La situation est comique même si la mort est juste à coté. Beaucoup d'expériences douloureuses sont accompagnées d'éléments grotesques, absurdes… A un moment tu m'as dit que tu voulais arrêter ces dessins-là parce qu'ils te maintenaient dans un mal être qui n'était peut-être pas souhaitable. Tu en penses quoi exactement ? A force de répéter « ça ne va pas » tout le temps, tu finis par t'établir dans une sorte de douleur complaisante. Ces dessins sont là parce que je n'allais pas bien, j'espérais m'en sortir en les faisant, je pense que je n'ai fait que prolonger le mal être, ce n'était pas sain… C'est pour ça que je les avais arrêtés en 2003, ce qui est amusant c'est qu'en m'y remettant 2ans plus tard ils m'ont aidé. Actuellement je ne sais pas si je vais continuer mon travail introspectif, qui est souvent douloureux, ou si je vais privilégier un travail plus léger où je m'amuse. D'un côte le travail introspectif naît d'un mal être, et est douloureux à réaliser mais s'impose comme une nécessité, un besoin… Les travaux dans lesquels je m'amuse me font du bien, mais je ne suis pas sûr qu'au niveau du sens, du message transmis ils soient réellement intéressants, je ne fais peut-être que fermer les yeux en faisant ce genre de travail… Fin 2005 tu fais une exposition à base d'insulte ? C'est une exposition collective sur les archives du « Cirque Divers » au Musée d'art moderne et d'art contemporain de Liège. Il y a eu 3 rencontres internationales de l'insulte dans le cadre du « cirque divers » j'ai travaillé sur cette thématique. J'ai fait 968 dessins recopiés grossièrement des bandes dessinées des années 50, accompagnés chaque fois d'une insulte dans différentes langues, c'est très idiot, je me suis beaucoup amusé. Peux-tu nous parler de « Rupture », sur lequel tu travailles depuis maintenant quelques temps ? Ça a l'air d'être quelque chose qui te tient particulièrement à cœur ? Le projet date de Janvier 2004. A la base je comptais faire 12 variations autobiographiques au rythme d'un fascicule tous les mois. « Autobiographie » était le point de départ. Le second volume devait s'intituler « février »… Mais tout ce projet devient vite laborieux, je le met entre parenthèse jusqu'en mai 2004. Progressivement il me semble comme évident de réunir toutes ces variations en un seul livre. Au départ réfléchi comme un jeu de l'esprit, ce travail tourne ensuite en tentative de reconstruction, mais dans mes notes je ne fais que détruire et je me sens en danger… Un jeu d'esprit qui vire à une mise en danger c'est ça « rupture ». Ce travail à de nombreux points communs avec le carnet, mais il est plus froid, plus lisible… Le carnet a été fait dans l'urgence, Rupture est un travail de presque 2 années de réflexions… J'ai des notes très brutes au jour le jour de chacun des événements importants lors de ces 21 derniers mois, elles me servent de bases de données, je ne vais pas toutes les utiliser … C'est très intéressant de faire un travail sur la longueur, la construction du récit à changé plusieurs fois en cours de route, le contenu aussi, c'est comme si j'avais écrit 20 livres différents, avec le même matériel de base… La première version du projet était très sage un divertissement pour faux intellectuel, la seconde pouvait déboucher sur un suicide ou un meurtre il y avait des textes très violents est était marqué par un dégoût généralisé, la troisième version reste amère mais est finalement nettement moins dure que prévue, ce n'est en définitive qu'une simple histoire de déception sentimentale… Je crois que j'ai agit de la sorte pour une question de survie. C'est mieux ainsi pour tout le monde. |
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