INTERVIEW DE LIONEL TRAN
POUR UN MÉMOIRE SUR L'ADAPTATION LITTÉRAIRE PAR FADMA KADDOURI


(le 13/11/2003, forum de la BD à Grand Place, Grenoble
+ complément août 2004)

page1/4

Comment le projet « Une trop bruyante solitude » a-t-il vu le jour ? Quel en a été l'historique ?

L'album « Une trop bruyante solitude » a été réalisé après le projet « Le journal d'un loser ». Ce premier travail concernait l'écriture blanche, équivalant pour la bande dessinée au nouveau roman dans la littérature. Ce projet était très minimal et très épuré. En sortant de cette expérience, en tant que scénariste j'avais besoin de quelque chose qui ait plus de corps et j'avais aussi peur de m'enfermer dans un système d'écriture, j'étais donc ouvert à une idée d'adaptation.

J'ai lu le roman de Bohumil Hrabal « Une trop bruyante solitude », qui m'a plu. La majeure partie des thèmes abordés me parlait énormément. Ces thèmes, permettaient également au dessinateur Ambre, avec qui j'ai l'habitude de travailler de faire une place dans le travail d'adaptation. Pour simplifier, disons que la dimension psychologique tragique du personnage m'intéressait et je sentais, parallèlement, que tout l'aspect symbolique et culturel du récit séduirait Ambre, qui travaille dans une bibliothèque. Je suis écrivain et scénariste, et la perspective de travailler à deux doit, pour moi, se construire autour d'un désir commun. Il faut trouver un terrain que chacune des deux parties aura envie d'explorer et sur lequel va se développer une grammaire commune. Il faut qu'un dessinateur puisse y retrouver ses thèmes et puisse y trouver un espace où s'épanouir d'un point de vue artistique. J'ai vu cette possibilité là après ma première lecture du roman.

Après, qu'est-ce qui a déclenché cela ? Je ne sais pas. On me pose souvent la question, comme si il devait y avoir une origine précise à un désir artistique... J'ai été frappé par ce roman, comme beaucoup de gens qui le lisent pour la première fois et cela m'a amené à travailler pendant cinq ans sur un projet qui a transformé ma manière de travailler. J'ai dû lire le roman en 1998 et je me suis immédiatement posé la question de qui était Bohumil Hrabal. Je venais de terminer « Le journal d'un loser », l'album « Une trop bruyante solitude » est sorti en janvier 2003, l'exposition scénographiée qui accompagne l'album a été présentée en République Tchèque pour le 90 ème anniversaire de la naissance de Bohumil Hrabal de fin avril à fin juin 2004.

Avez-vous rencontré des universitaires, des écrivains qui auraient étudié et analysé ce roman ?

Je ne connaissais pas la vie de Bohumil Hrabal, c'était le premier texte de lui que je lisais. C'est ce roman là, en particulier, avec sa force et ce mélange d'humour noir et de désespoir, qui m'a 'intéressé. Il y avait dans l'écriture une approche très forte et très juste de l'alcoolisme, qui est montré comme un décollement de la réalité, qui nous plonge dans un état de sensations glissantes et vertigineuses, où prédomine l'enthousiasme et le glissement vers le pathos. Les tchèque que j'ai rencontrés, dont certains proches de Bomumil Hrabal, n'aiment pas cette interprétation, mais pour moi « Une trop bruyante solitude », c'est LE roman de l'alcool.

La question prioritaire pour moi était de savoir comment j'allais pouvoir investir ce texte sachant que mon travail consiste en une écriture blanche ancrée dans l'intime. Ce n'est pas de l'écriture autobiographique mais je cherche une certaine épaisseur. Je crois que « Le journal d'un loser » est une écriture blanche, et en même temps il s'agit presque de musique concrète. On cherche à abolir la distance avec le lecteur et le texte. Pour ce roman là, comment fallait-il aborder cette réalité ouvrière ? Plus particulièrement, cette réalité pour un ouvrier du livre ? Comment en parler alors que cela ne recoupait pas mon expérience ? C'est en fait ce qui me faisait le plus peur.
Quinze jours après la lecture du roman et avoir songé à en faire une adaptation, j'ai vu une annonce pour des offres d'emplois dans une imprimerie d'état. J'ai postulé alors que je n'avais jamais travaillé dans le monde ouvrier. J'avais besoin de travail, et après l'entretien d'embauche je me suis dit que si j'étais pris cela me donnerait un prétexte pour avoir de la matière pour mon adaptation. J'ai été finalement pris sur un contrat CES qui a été renouvelé quatre fois pour des périodes de six mois. Cette expérience était très proche du contexte du roman, j'observais beaucoup. En allant au travail, chaque matin, je faisais une sorte de casting, je cherchais à retrouver les personnages du roman, puis, le reste de la journée, je comparais la réalité de travail que je vivais à celle décrite par Bohumil Hrabal. J'ai travaillé comme papetier, j'ai appris à faire fonctionner un massicot. L'univers dans lequel j'étais me replongeait dans le vécu du personnage d'Hanta. Je me suis arrêté assez tôt sur un des ouvriers qui avait énormément de points communs avec le héros du roman : décalé, vivant dans un monde à lui qui n'était pas celui, asservissant, du cadre de travail, quelqu'un qui buvait beaucoup également, qui travaillait à son rythme, en se racontant des histoires… Cet ouvrier a été photographié par Valérie Berge et, au final, son visage a été une source d'inspiration directe pour l'adaptation de la bande dessinée.

Depuis quelques années, les administrations se restructurent en s'inspirant de ce qui se fait dans le privé. Il y a de nombreuses délocalisations de services, en particulier pour tout ce qui concerne les tâches techniques, qui sont souvent des bastions syndicalistes, et qui deviennent ainsi plus faciles à gérer. L'imprimerie dans laquelle je travaillais était celle du Centre National d'Enseignement à Distance de Lyon, constitué d'un tiers d'enseignant écrivant les cours et assurant et correction, d'un tiers d'ouvriers du livre imprimant ces cours, plus un tiers d'administratifs assurant la gestion. Ce que j'ai découvert lors de mon séjour, là-bas, c'est que le monde des pédagogues et des ouvriers ne se rencontrent pas. Le monde ouvrier perd de plus en plus son identité. Mes collègues, des anciens ouvriers typographes devenus offsettistes, me disaient qu'ils avaient perdu le sens de leur métier. A la fin de ma première année passée là-bas, nous avons appris que l'imprimerie allait fermer car tout le travail allait être sous-traité en Italie. Tout ceci rejoignait de très près les thèmes du roman.

Comment avez-vous adapté le scénario, le graphisme et la photographie au style littéraire de Bohumil Hrabal ?

Après avoir lu le roman, j'avais pris des notes sur la base de mon désir initial, ces notes tiennent en une page avec les grandes idées qui m'ont servi de fil directeur. A la fin de mon contrat à l'imprimerie, je suis retombé au chômage, avec un sentiment de désintégration sociale. Dans la même période, je venais d'obtenir les droits du roman et j'ai commencé à travailler sur l'adaptation. J'ai relu le roman, puis j'ai pris des notes détaillées sur la structure du livre. J'ai ensuite complètement retapé le roman pour m'en charger. « Une trop bruyante solitude » est un livre intimidant dans lequel il est difficile de faire des sélections. Au cours de la frappe du texte original cette sélection a pu s'opérer, j'ai laissé de coté des choses que je ne pouvais pas ré-articuler et je m'en appropriais d'autres. Il ne s'agissait pas de prendre des libertés vis-à-vis du roman de Hrabal mais de le réarticuler et le réécrire. Je confrontais en parallèle cette réécriture à mes deux années d'expériences à l'imprimerie dont j'étais encore imprégné. Mon orientation consistait à traduire l'écriture de Bomumil Hrabal, son approche formelle. Dès le départ je savais qu'il s'agissait d'un espace de subjectivité dédié à un monologue ivre. Il ne fallait donc pas aboutir à l'anti-exemple que représente pour Ambre et moi l'adaptation de Proust en bande dessinée. Dans le cas de Proust en bande dessinée, on retient la trame, les personnages, mais on perde, à mon sens tout ce qui fait l'intérêt de Proust, c'est-à-dire la manière dont il raconte ses souvenirs. Il était très clair pour nous que nous nous voulions tenter de transposer dans le médium de la mande dessinée le style de Bohumil Hrabal. Il s'agissait d'une envie violente, ambitieuse et extrêmement risquée. Face à un texte de cette qualité, la responsabilité est énorme. D'autant plus que les amoureux du roman « Une trop bruyante solitude », qui ne représentent un public exigeant, n'ont pas envie que l'on gâche ce qu'ils considèrent comme « leur » roman.

L'écriture de Hrabal est populaire au bon sens du terme pour plusieurs raisons. Tout d'abord en République Tchèque, du fait du passé communiste qui accordait une part importante à l'éducation artistique et culturelle, la séparation entre ouvriers et personnes cultivées est moins forte qu'en France. Bomumil Hrabal parle à la fois du peuple et au peuple, avec le langage du peuple, la langue des cafés et des brasseries, en utilisant une écriture expérimentale qui n'est pas pédante mais qui donne une dimension brouillonne, bouillonnante, vivante. Cette écriture de la subjectivité, imprégnée de surréalisme, s'adresse aussi aux ouvriers, parce qu'elle restitue leur manière de raconter et de vivre le quotidien. Ce paradoxe m'intéressait particulièrement.
L'adaptation que nous avons réalisée en bande dessinée touche des gens et des ouvriers qui n'ont jamais lu de bande dessinée expérimentale. Nous ne sommes pas dans un champ pédant. Je pratique de manière sérieuse la littérature, mais je n'appartiens pas au cénacle de la littérature ni d'ailleurs au milieu de la bande dessinée. Le milieu de la bande dessinée est assez fermé, il entretient un rapport adolescent, parfois presque infantile la bande dessinée. Pour certains, la bande dessinée correspond à leur madeleine de Proust. Le type de bande dessinée que je pratique, comme Fréon ou Amok, provoque des réactions assez violentes car nous cassons cette idée de la bande dessinée jeunesse. Nos réalisations sont prises comme une agression, alors que ce n'est pas notre but. Par ailleurs, nous ne nous inscrivons pas dans une démarche prétentieuse. Nous voulons travailler la forme, c'était une responsabilité de travailler sur la base de ce roman en tant qu'écrivain. C'était aussi une chance, un luxe. J'ai appris mon métier d'écrivain en marchant dans les pas de Bohumil Hrabal.

Quand le script a été fini, nous avons travaillé de manière particulière. L'album « Le journal d'un loser » avait été réalisé d'après le travail photographique de Valérie Berge. Elle a été intégrée au projet « Une trop bruyante solitude » et connaissait le roman au travers de son interprétation du script. Son travail photographique est particulier au sens où on pourrait le qualifier d'animiste, dans le sens où elle chercher à monter l'âme des choses. Son travail consiste par exemple à aller chez les gens pour photographier leurs intérieurs, un peu comme le portrait de leur identité profonde. Elle fait peu de portraits. Ce travail sur les objets concerne les objets délaissés, abandonnés, livrés à la destruction. Valérie Berge avait ainsi sa place par rapport aux thèmes du roman. Ambre qui a été bibliothécaire à la Bibliothèque François Mitterrand avait également sa place dans ce projet. Chacun de nous vivait une part de ce dont il est question dans le roman.

Lorsque j'ai transmis le script à Valérie Berge et à Ambre, nous avons vu une interview de Bohumil Hrabal. Cet article rappelait que Bohumil Hrabal s'était suicidé en 1997. Cet acte violent est en résonance avec le roman à la fin duquel le narrateur se suicide, ce qui rejoint les thèmes de fond de Hrabal avec ce mélange de tragique, de comique et d'absurde comme chez Beckett. Bomumil Hrabal écrivait de plus en plus vite, « Une trop bruyante solitude » a été écrit en trois semaines. Ensuite, Hrabal a retravaillé son texte initial en coupant le texte, en le remontant, en effectuant un travail de ré-écriture sauvage et intuitif pour obtenir une fluidité du texte qui s'approche de la pensée. Il a retravaillé ce texte pendant plusieurs années, il doit exister d'ailleurs cinq ou six versions différentes du roman dont une version sous forme de poèmes. Les premières versions allemandes et françaises ont été traduites au début des années 1980. Ce roman a longtemps été interdit en République Tchèque, où il circulait uniquement sous forme de samizda, c'est-à-dire d'édition clandestine. La première édition officielle date de 1989.

Avez-vous tenu compte de l'existence de ces différentes versions au cours de votre travail d'adaptation ?

Oui, par rapport à la fin du roman. Hrabal a ré-écrit plusieurs fois la fin en la faisant plus ou moins ouverte. A la fin du roman, le personnage principal disparaît. Plusieurs interprétations sont possibles : cette disparition est-elle une fin, s'agit-il d'un apaisement, ou encore le début d'autre chose ? Nous avons décidé d'arrêter l'histoire avec le personnage qui se jette dans sa machine, et en même temps nous avons repris plusieurs de ces versions de fin du roman. Notre adaptation a d'ailleurs un caractère assez radical.
Pour faire l'adaptation d'une œuvre, il faut essayer de la comprendre intimement. Nous avons travaillé de manière intuitive sans savoir que notre démarche allait s'avérer assez similaire à celle de Bohumil Hrabal. Bohumil Hrabal a été ouvrier dans un dépôt de papier où il a détruit des livres pendant cinq. Il est ensuite devenu écrivain à part entière. Sa femme qui était serveuse, a ensuite travaillé comme secrétaire dans le dépôt de papier où était avant elle son mari. Elle a à cette occasion sauvé du pilonnage les livres de son mari !

Hrabal disait dans une interview qu'un texte n'est jamais figé, qu'il n'y a pas de version définitive. Il précisait qu'il découpait et remontait ces textes comme des films, il souhaitait d'ailleurs que ces amis continuent à découper ses textes après sa mort. Cette description de sa manière de travailler et cette recherche ouverte en permanence dans les textes nous a, dans une certaine mesure, rassurée sur notre démarche tandis que l'adaptation était déjà à mi-parcours.

Ce livre est une allégorie. Malgré les interprétations qui en ont été faites, je ne vois pas pour sujet principal la censure sous les régimes communistes. Ce livre parle principalement de l'obsolescence de la culture du livre et de la disparition du monde ouvrier. C'est l'histoire d'un ouvrier illettré et alcoolique qui n'aurait pas dû avoir accès à la culture. Il tombe amoureux de la littérature classique tandis que celle-ci est en déclin dans toute l'Europe. Ces chef-d'œuvres de littérature qui ne semblent plus intéresser sont pris en considération par un ouvrier, qui avec ses amis éboueurs, représente le bas de la société. La tragédie du roman est que cet ouvrier n'est pas sauvé par cette culture car son intérêt l'empêche de travailler suffisamment vite à la destruction des livres ce qui aboutit à son licenciement. Plutôt que de voir disparaître cette culture, il préfère disparaître avec elle et ses idéaux.
Ces thèmes, comme celui du « Journal d'un loser », nous situent dans un courant de bande dessinée très minoritaire. Cela nous ouvre à une grande liberté, proche de l'exploration, sans profiter pour autant de l'immense popularité de la bande dessinée. On ne vit pas de ces albums en tant qu'auteur, ils répondent tout d'abord pour nous à une nécessité. Le « Journal d'un loser » traite du mal être de notre génération, les jeunes des années 1990, qui malgré leurs études universitaires n'ont pu trouver de travail. On retrouve ici les thèmes de la dépression et de l'alcoolisme, sur un fond d'idéaux de la réussite qui se confrontait à une situation d'échec. Le « Journal d'un loser » voulait traiter de la déstructuration sociale avec des thèmes encore tabous pour les trentenaires. Cet ouvrage a d'ailleurs eu un bon écho comme si il répondait a une crise ressentie dans les années 90. Ce premier ouvrage aborde notre vécu personnel, en cela nous étions proche de Hrabal qui parlait aussi de son quotidien. Avec « Une trop bruyante solitude » nous avons voulu reprendre le thème de la destruction sociale, de la disparition, à propos de la génération de nos grands-parents.

PAGE 2/4