ARTICLES DE PRESSE

Traduit par Inti Mendoza

Barcelona Review

 

Le montage cinématographique est la technique d’assemblage des prises successives enregistrées sur la pellicule photo pour leur donner une forme narrative. Cela consiste à choisir –une fois le film tourné–, à ordonner et relier un choix de plans enregistrés, selon une idée et une dynamique déterminée à partir du scénario, la vision du réalisateur et la dextérité du monteur. La dextérité de la « moviola » dont Lionel Tran fait une fête dans ce roman brutal, collage générationnel qui raconte l’histoire crue d’un jeune qui grandit tout en périssant à petit feu dans une banlieue d’une grande ville française. Tran construit une narration crue, directe, incisive et sauvage dans sa cruelle et lucide radiographie de la vie marginale d’un banlieusard, mort-vivant, dont la misanthropie suinte par les pores de sa peau quand il observe la « vie des autres » depuis la fenêtre de la tour bétonnée dans laquelle il tente de survivre.

Tran mitraille les mots avec le revolver de sa prose létale. Comme le personnage de ce Sida mental, qui décharge ses chevrotines depuis sa fenêtre sur les gens qui pullulent dans les rues et se lamente de ne pas tirer dans le mille à cause de l’éloignement de ces ombres. Une prose construite avec des haches, des éclairs et des coups de pistolets qui oscillent entre le détonateur et le canon du revolver camouflé sous les mots. Le roman de Tran est une grande déflagration. Et il n’utilise pas des balles à blanc mais des munitions acérées pour faire encore plus mal. C’est une bombe réelle, une bouffée d’air putride qui accentue la blancheur de la colère et de la rage.
Construite comme la chronique d’une vie dans un désordre chronologique, revers obscur du journal d’un adolescent caché sous l’oreiller, Sida mental propose un style direct, télégraphique, haché, hérité du langage cinématographique ainsi que des comics, comme l’indique l’auteur lui-même : « dans ce livre, il y a un gros travail d’édition, de montage, comme si c’était un comics. J’ai assemblé plusieurs textes écrits au fil des ans pour ensuite restructurer le tout. »

Un garçon, fils de Mai 68. Les autocollants qui reflètent la vision gauchiste du danger des centrales nucléaires, les posters qui proclament les droits de la femme, une mère sévère dans la confusion, ne sachant pas différencier la tyrannie d’une éducation sensée… Et en même temps, Metallica dans les oreilles, pantalons de cuir cloutés avec des têtes de mort incrustées. L’alter ego de Tran doit apprendre à être un dur. Il vole dans les voitures la nuit, il rêve d’exterminer l’humanité… Et comme pour vider la poubelle, sa mère l’envoie chez le dentiste pour qu’il accomplisse son devoir et soit présentable devant la société. Hypocrisie sale. Aussi sale que les parois intestinales de ce roman, qui suppure une violence par tous ses recoins. Une violence réelle, explicite ; sauvage mais très lucide. Trop lucide, malheureusement.

Le plus curieux dans tout cela est comment les parents qui réclamaient la paix depuis les rues convulsées jusqu’aux rives de la Seine ont réussi a posteriori à monter un système tyrannique dans leurs propres maisons. Et leurs enfants, sur le mode de la vengeance, déchaînent leur violence et leur rancœur pour chercher un espace de revendication qu’on leur a refusé. Une fois retranchées leurs possibilités de protestations, d’utopie, le seul moyen qu’il leur reste pour combattre la société c’est depuis leurs planques mentales, pleins d’une agressivité sous-jacente. Jeunes et extrêmement préparés… pour la misère.

Selon la presse française, la littérature de Tran, héritière des coups de pinceau de Céline, est l’une des meilleures œuvres éditées ces dernières années.

En plus de disséquer avec un luxe de détails les techniques de masturbation de son sexe nécessiteux et inconséquent, le narrateur de le roman nous submerge dans ses addictions et ses phobies, toutes embroussaillées dans un halo de violence primitive qui se montre aussi brutale que suggestive. Il tue les gens dans sa tête, il s’imagine héritier des nazis dans ses camps de concentration particuliers pour fourmis, il rêve d’assassiner sa mère… Une violence née de la rage, de la colère d’un jeune issu du Mai 68 qui a grandi avec des parents qui n’ont pas su faire la distinction entre être libéraux et être tyrans et qui subit son adolescence comme un authentique cauchemar. Il est né dans la précarité et grandit dans la misère. C’est peut-être pour cela qu’il désire assassiner tout le monde. C’est peut-être pour cela que c’est un suicidé social. Et c’est peut-être pour cela que jamais le « no future » punk n’a eu autant de sens.

Aldope                                                                                                                   

 

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