ARTICLES DE PRESSE
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Traduit par Inti Mendoza SUR
Pendant les manifestations étudiantes de 1986, le journaliste réactionnaire et écrivain Louis Pauwels publia dans le Figaro Magazine – qu’il avait lui-même fondé antérieurement – un éditorial qui avait pour titre : « Le monome des zombies ». Dans celui-ci, il décrivait sa tristesse de voir la jeunesse française totalement manipulée par la Gauche en général et le Parti Socialiste en particulier – ce qui, selon lui, avait pour seul but de nuire au gouvernement. Il achevait son plaidoyer en assurant que « c’est une jeunesse atteinte d’un sida mental. Elle a perdu ses immunités naturelles, tous les virus décomposants l’atteignent. ». Vingt ans se sont écoulés et le « sida mental » s’est transformé – en plus d’un Mal rétrospectif et péjorativement défini par Feu Monsieur Pauwels – en l’essence collectivement ruinée de milliers de jeunes, dont la névrose quasi emblématique s’enracine directement dans la génération « Gauche caviar » qui supplanta à l’héritage socioculturel des protagonistes de Mai 68. Structurant des chapitres allant d’une ligne – « je tue des gens dans ma tête »– à plusieurs pages, Lionel Tran projette, à travers un regard qui n’est jamais bienveillant et bien souvent aussi blessé que blessant, le contour de sa mémoire cadrée entre 1971 et 1996. Les souvenirs, bien que dans l’ordre chronologique à l’intérieur d’un chapitre, ne le sont pas dans l’ordre des chapitres qui avancent et reculent dans le temps comme les vagues d’une mer déchaînée. La déstructuration du texte est la déstructuration de la société elle-même que l’auteur décrit sans la moindre complaisance. L’asymétrie de sa narration est l’asymétrie de pensées qui ont vieilli plus rapidement que les cerveaux correspondants.
Tendance dictatoriale Fils d’une militante du MLF ( Mouvement de Libération de la Femme) qui cache derrière un libéralisme apparent de vraies tendances dictatoriales – « Maman n’est pas une mère. C’est une femme. »–, le narrateur tente de conjurer à travers l’écriture son incompréhension du monde qui l’entoure. L’exorcisme n’est pas aisé, ni pour lui ni pour le lecteur : l’Enfant autant que l’Adolescent crachent leurs expériences exactement comme ils les vivent : sans ornements littéraires, ni paliatifs linguistiques. La prose de Sida Mental est sèche, dure, dénudée de tout excepté d’un mal-être existentiel qui est d’autant plus puissant qu’il ne tente à aucun moment de donner une réponse à la question implicite tout au long du texte : où, comment et quand s’est forgée l’incapacité de la génération de l’auteur à affronter sa propre identité ? Lionel Tran pose cette question de manière tacite dans chaque page, fragmentant les scènes de ses angoisses, de ses frustrations, de sa sexualité réprimée , de la peur de la violence qu’il sent circuler dans ses veines – « Je commence à avoir peur de moi, peur de mes envies, peur de la violence que je sens tapie tout au fond ». A mesure que se succèdent les chapitres, mélangés comme un jeu de cartes numérotées par an, nous naviguons dans la lecture en suivant un slalom sensoriel dans lequel chaque trêve apparente n’est rien de plus qu’une ruse pour donner encore plus de virulence au coup de marteau émotionnel suivant : « Le débarras à bricolage devient un camp de concentration pour mouche. Matériel de torture rangé par odre d’utilisation : les prisonniers doivent durer le plus longtemps possible... beaucoup brûlent. Ceux qui survivent repassent à la douche ». Si l’intention de l’auteur était de partager sa maladie avec le lecteur, de jeter ses spores asphixiantes aux yeux qui parcourent le livre pour que la contamination débutée dans le regard se propage jusqu’au dernier méandre de la conscience (« Machine sourde et tempête […] tatoue mon âme à ton dégoût »), alors son objectif est atteint. Car même le lecteur qui sortira indemne de cette roulette russe littéraire ne pourra pas éviter de se demander, en fermant le livre, si la balle qui lui est destinée n’a pas déjà quitté le barillet.
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